(INTERVIEW) Presse magazine féminine : on fait la causette ?

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Liliane Roudière – Rédactrice en chef du magazine Causette

Liliane Roudière, rédactrice en chef du magazine Causette et ancienne attachée de presse à Charlie Hebdo durant 10 ans, nous offre une petite interview au sujet de la presse magazine féminine d’aujourd’hui. A l’heure de la troisième vague du féminisme, on assiste à « l’éclatement » de l’identité des femmes et une remise en question de la place et l’identité des hommes au sein de la société.

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Le magazine Causette, créé en 2009, par Grégory Lassus-Debat et Gilles Bonjour est indépendant. Sa devise ? « Plus féminine du cerveau que du capiton. » Il est aujourd’hui, l’un des seuls magazine qui se revendique « féministe, mais pas que!  » Nous avons fait la causette pendant 1h30 mais vous comme moi, savez que le débat pourrait durer des heures ! 

Quelle est votre définition personnelle de la presse magazine féminine ?

L.R : Ma propre définition critique est que c’est une presse qui reste dans la futilité. Je ne suis pas contre la futilité qui est nécessaire au monde, mais quand il n’y a que cela, c’est gênant. Je pense que cette presse là, au fond, quand elle s’empare d’un sujet sur l’égalité ou sur les femmes, a peu de culot. Elle n’a aucun toupet. J’ai des doutes, par exemple, sur Marie-Claire ou encore Elle, car ces magazines pourraient avoir un impact formidable, mais ils sont dans une sorte de pusillanimité (timidité excessive), quand ils font un papier sur l’égalité. Souvent même, trois pages plus loin il y a des articles titrés : « comment faire jouir Jules ? »,  « comment s’épiler le minou ? » On retombe alors dans tous les stéréotypes de la répartition des rôles.

Quels magazines lisez-vous ?

L.R : J’achète peu de magazines. Je lis l’Observateur, Le Courrier International, Le Tigre ou Books. J’achète Voici, Elle ou Biba, de temps en temps juste pour voir de quoi ils parlent.

Quel a été votre objectif à la création de Causette ?

L.R: La presse féminine qu’on a voulu faire, c’est de la presse à destination des femmes. C’est-à-dire qu’on parle de ce qui concerne les femmes, au quotidien. Mais ce qui intéresse les femmes, concerne aussi les hommes : Politique, économie, articles de fond ! C’est une aventure passionnante à mener, mais il faut le faire posément, continuellement, sans trop hurler non plus et ne pas tout confondre. Bien sûr, on écrit plus sur des sujets féminins, mais on parle aussi des hommes. Une critique de Télérama à notre égard disait que nous étions :« une troisième forme entre le féminin traditionnel et le news magazine. » On est d’ailleurs le premier magazine de presse féminine à avoir reçu la reconnaissance IPG (Presse d’information Politique et Générale.) On a donc réussi le pari de faire un magazine féminin généraliste. On est surtout un journal qui a envie de rapporter le monde tel qu’il est, tel qu’on le voit.

Causette répond à une demande ? Si oui laquelle ?

L.R : Gregory Lassus-Debat, quand il a fondé le magazine Causette, avait remarqué que Chloé, sa femme, s’énervait quotidiennement en disant que cette presse ne la représentait pas. Pour nous, les membres de la rédaction, c’était évident. On était habitué à se taire et supporter la presse telle qu’elle était. Si la presse magazine féminine n’illustre pas bien la femme d’aujourd’hui, nous, on a voulu se mettre à écrire ce qu’on aimerait bien lire. Le problème de la presse féminine d’aujourd’hui, c’est qu’elle a toujours tendance à penser à la place des autres. Nous, on essaie de se mettre dans la tête de la lectrice de Causette, pour répondre au mieux à ses attentes. Et aujourd’hui, on est, par exemple, chez Causette, dans la panade financière, parce qu’on a fait des bêtises, mais tout le monde nous aide, pour nous reconnaître en tant qu’utilité publique, c’est que, quelque part, on veut que Causette subsiste…

Vous faites le pari de réunir autour de vous toutes ces femmes « normales » mais qu’apportez-vous que les autres magazines féminins n’ont pas ?

L.R: On nous dit qu’on apporte des points de vue différents et surtout de nouveaux angles sur certaines affaires. On donne des arguments, on édite des sujets qu’on ne voit nulle part ailleurs. Nous faisons aussi des articles longs, car certains sujets nécessitent la longueur. On peut aussi se tenir un pas à côté de l’actualité. On n’est pas forcément un journal d’actualité brûlante. S’il est courant de nous pousser à faire de moins en moins usage de notre cerveau, notamment avec les articles web, où les lectures sont listées et se font en diagonale, chez Causette, on veut tout l’inverse !

Est-ce que vous vous considérez comme un magazine féministe ?

L.R : On nous pose toujours la question et la réponse est toujours la même. Nous sommes tous et toutes des féministes à la rédaction et on ne s’est jamais posé la question ! Je n’ai, par exemple, pas le souvenir que, dans le premier numéro de Causette, nous ayons parlé de féminisme entre nous, cela nous paraissait évident. Par contre, réaliser un magazine uniquement féministe nous priverait de beaucoup de sujets. Défendre le droit au logement pour tout le monde, préserver le système de santé, par exemple, ne relèvent pas d’un magazine exclusivement féministe. On ne fait pas que défendre les femmes, nous ne sommes pas monomaniaques [rires] ! Causette est un magazine féministe, oui, mais pas que, sinon il y aurait beaucoup de sujets qu’on ne traiterait pas. Finalement, on est féministe comme on peut être humaniste.

Etes-vous trop féministe ?

L.R: On a fait une étude pour le savoir et le résultat est que : la moitié ne nous trouve pas assez féministe et l’autre, trop féministe ! Moi, je ne pense pas qu’on le soit trop. Nous avons, par ailleurs, créé une nouvelle rubrique appelée « les couleurs du féminisme » parce que l’on voit bien que les gens deviennent caricaturaux quand ils parlent du féminisme.

Pensez-vous participer à un combat en parlant aux femmes ?

L. R : On participe au combat tout court. L’égalité hommes-femmes, par exemple, passe aussi par la finance, le logement, le chômage ou la santé. Nous ne sommes qu’un maillon de la chaîne. On ne peut pas s’attacher qu’au combat des femmes. Il faut d’abord traiter le symptôme. Nous voulons aussi montrer une palette positive de ce changement de société qui est en route. Il y a tellement de chaos ces temps-ci, nous sommes dans une période de transition et on en est acteur. Les mentalités et la société évoluent considérablement. A mon avis, il faut s’attendre à ce qu’il y ait d’autres coups durs ! [Liliane se réfère en particulier aux attentats du 7 janvier, à la rédaction de Charlie Hebdo.]

Vous pensez que Causette est un outil de résistance ? Et pourquoi résistez-vous ?

L.R : Oui, mais on a une façon de le faire qui est assez opiniâtre et joyeuse. J’ai toujours l’impression qu’on combat un peu en cachette. Des fois, on fait la guerre invisible. On prend, par exemple, le ton de « la quiche » pour démonter « la pute ». J’aime bien cette façon de faire des petites piqûres de rappel dans tous les sens. C’est tellement naturel de résister, vivre est déjà quelque chose de l’ordre de la résistance…On essaie simplement d’embellir le monde. On veut donner aux gens qui vont nous lire quelque chose d’ancré dans le réel.

Vous pensez que les femmes résistent aujourd’hui de manières différentes pour s’imposer dans la société que par le passé ? J’ai le sentiment que, malgré le fait qu’on ait des droits, on place toujours la femme, de manière insidieuse, au-dessous de l’homme.

L.R : C’est ce qui est en train de changer. De toute façon, on ne va pas changer des milliers d’années de comportement. On est dans une période d’éclairage. Les hommes ont une partie énorme à jouer là-dessus puisqu’il faut qu’ils quittent certaines traditions et valeurs. Il faut qu’on avance main dans la main et qu’ils s’investissent. Pour l’homme, c’est aussi difficile, il faut l’écouter, il ne sait plus où se positionner aujourd’hui face à la femme ! Je le vois avec mes propres amis qui ne savent pas quoi offrir pour la Saint-Valentin, de peur d’entrer dans les clichés en offrant simplement des fleurs…Mais en même temps, c’est tellement nouveau pour eux et magique à la fois ! A un moment il a fallu radicaliser le combat pour l’émancipation des femmes, il a fallu jeter le soutien-gorge par-dessus la tête ! Ces femmes-là ont été géniales. Aujourd’hui, c’est au quotidien que la femme s’émancipe, en demandant une augmentation, en prenant ou non un congé parental. D’ailleurs, il y a une sorte de culpabilisation à l’idée de prendre un congé, les femmes doivent pouvoir le faire sans risque pour leurs carrières professionnelles.

Avez-vous l’impression que, depuis l’évolution en matière de droits des femmes, celle-ci doit assumer son rôle sur tous les fronts (travail, famille, enfants…) ?

L.R : J’ai interrogé des psychologues pour un article pour Causette et les femmes qui se présentent dans leurs cabinets se plaignent et rétorquent : « Ok, j’ai des droits mais je ne dois pas inquiéter mon mari, le ménage sera fait, l’enfant sera habillé et je lui aurai préparé le gigot pour son dîner. » J’ai fait un burn-out une fois car je voulais être une bonne mère, une bonne épouse, une bonne travailleuse. Mais c’est impossible. C’est à ce niveau-là qu’il y a un problème. La femme culpabilise de ne pas savoir tout mener de front, pourtant la répartition des tâches devrait se faire par accord et aussi par affinité avec le conjoint ! La transmission des valeurs de la femme a été ratée malgré l’obtention des droits des femmes.

Vous combattez les préjugés qui existent dans la presse magazine féminine populaire. Vous vous battez donc au sein même de la presse magazine féminine, pourquoi ?

L. R: Populaire, il faut faire attention avec le terme ! Moi j’espère que Causette sera un organe de presse très populaire et qu’on pourra intéresser beaucoup de gens ! C’est une richesse d’avoir une variété différente de magazines. Une partie de nos lectrices, entre copines, font les tests amoureux dans les magazines féminins populaires. Il n’y a aucun mal à cela, sauf si on ne lit que cela ! Le cerveau risquerait de se ramollir !

Vous parliez du cas de Elle. C’est un magazine qui a été un précurseur dans l’avènement de la mode et du rapport entre la femme et son propre corps. Selon vous, comment ce magazine a-t-il pu perdre en crédibilité ?

L.R: Cela me fait un peu mal au cœur, car il a été un superbe magazine. Je n’ai rien contre les magazines de mode, mais réduire la femme à un objet de séduction permanent et faire l’éloge d’articles qui vantent des techniques pour contrer la cellulite ou faire plaisir à son amoureux…Bien sûr il y a toujours un ou deux articles alibis pour sauver la mise. C’est une sorte de vanité, on cherche à distraire la femme. On peut pourtant tout à fait se distraire en lisant une belle écriture ! Elle n’a pas su suivre l’évolution de la femme. Par exemple, le jour où Elle a lancé un numéro pour cerner les nouvelles préoccupations et inquiétudes de la femme du siècle, ils voulaient mettre Sophie Marceau en première de couverture ! Le mieux aurait été de mettre une femme inconnue, une femme de tous les jours, pour que celle-ci puisse s’identifier ! Je pense que Sophie Marceau et moi, n’avons pas les mêmes soucis de rangement et de ménage…

Cela ne nuit pas à un public averti qui prend un certain recul, mais ces magazines de presses féminine populaires sont-ils un risque pour les adolescentes par exemple ?

L.R : Oui, c’est un risque. On leur demande de faire tel poids, de s’habiller de telle façon…On ne fait que des listes : « les 10 raisons pour être une fashion hipster », « comment faire une bonne fellation ? », « comment plaire à Jules ? » Tout cela joue sur le mental, cela créé des cas d’anorexie, des gens qui ne sont pas bien dans leur peau, et peu ancrés dans le réel. On leur vend du rêve. Mais le réel n’exclut pas la futilité. J’adore la futilité, puisque c’est, par exemple, d’essayer de décorer son chez soi, de faire un beau jardin…C’est l’accumulation de ces petits détails qui font le bonheur. La futilité c’est de lire un truc avec sa copine et son mec et de rigoler sur le sujet et passer un bon moment. C’est comme faire des blagues sur les blondes, on peut le faire !

Qu’est-ce qui vous différencie des magazines populaires (Elle, Vie Pratique Féminin, Grazia…) et quels sont vos points communs ?

L.R : Causette est cohérent d’un bout à l’autre du magazine. Ce qui nous réunit, je ne sais pas trop…Peut-être le fait qu’on s’intéresse aux femmes, même si on ne le fait pas de la même façon. C’est, par exemple, le problème avec Elle, on sent que dans la ligne éditoriale, le magazine ne sait plus à qui il s’adresse. Causette est devenu une marque et on représente quelque chose aux yeux des femmes. Elles se sont emparées du magazine et il est devenu leur aventure à elle. Le magazine se passe de main en main. On connait bien nos lectrices, on fait des interventions, dans les lycées, les bibliothèques, on organise des colloques, on rencontre nos lectrices et de plus en plus d’hommes sont présents d’ailleurs !

Vous vous sentez seule dans le paysage de la presse magazine féministe ?

L.R : Je ne nous vois pas de concurrent en tout cas…

Que pensez-vous de l’action des Femens ?

L.R : On les a reçues et questionnées, on leur a dit qu’on n’était pas d’accord sur tout. C’est un mouvement dont on parle beaucoup. Ce n’est pas mon mouvement. Pour moi, c’est un mouvement déplacé car il n’y a pas du tout les mêmes enjeux en France qu’en Ukraine. Il y a un mode d’expression qui, à mon sens, est beaucoup trop agressif et qui brouille l’idée de l’égalité. On est face à des gens qui ont déjà des aprioris sur le féminisme qui nous disent « c’est bon, vous avez déjà tous vos droits, de quoi vous vous plaignez ? » On pourrait croire qu’on a tout. Il faudrait prendre le temps d’expliquer à ces gens que « oui, c’est vrai, on a des droits, mais pas tous encore, il faut qu’on fasse l’aventure ensemble… » Les Femens nous coupent  l’herbe sous le pied. Prêcher des convaincus c’est un peu facile…

Merci.

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